L'industrie québécoise de la publicité est
née de la révolution tranquille, à une époque où la volonté identitaire
des Québécois, jointe aux visées politiques nationalistes des élites
politiques, sociales et culturelles, a poussé l'extravagance jusqu'à
s'imaginer devenir une nation. Dans ce contexte, il devenait logique
qu'on s'approprie les outils de son identité. Des agences de publicité
québécoises ont vu le jour, fondées par des entrepreneurs qui en avaient
assez de se plier aux diktats des publicistes de Toronto et de se
limiter à traduire ou à adapter pour le marché indigène les stratégies
pensées et développées au Canada anglais.
La conjoncture était favorable : le Canada célébrait en grandes
pompes le centième anniversaire de sa confédération, rappelant à tous
que ce pays était le fruit de la cohabitation plus ou moins consentie de
deux grandes nations. Montréal était en effervescence avec les
préparatifs de son Expo 67 qui allait mettre le Québec au monde en
permettant au citoyen moyen de découvrir, à l'inverse de Jacques
Cartier, qu'un tel monde existait au-delà de Gaspé. Des politiciens
commençaient à caresser de plus en plus ouvertement des idées
autonomistes. Les retombées du virage vers une éducation de qualité se
manifestaient par les premiers diplômés formés à des idées laïques et
égalitaristes. Et les actions plus agressives de certains groupes moins
patients portaient aux oreilles des plus sages les revendications que
des années de noirceur n'avaient pas réussi à faire oublier. Ce mélange,
si particulier que les chances qu'il se reproduisent sont extrêmement
faibles, est aujourd'hui connu sous le nom de révolution tranquille.
Dans ce contexte, l'émergence de la publicité québécoise a paru
simplement normale. C'était un geste d'émancipation prévisible dans le
cadre d'une fièvre de maturité sociopolitique qui s'était emparée de ce
qui se voyait maintenant "un pays". Le développement de l'industrie fut
favorisé par des lois qui exigeaient désormais un minimum de respect de
la langue française, législations diverses qui allaient culminer avec la
"Charte de la langue française ", ou "loi 101" comme on l'appelle
encore souvent, et qui venait consacrer la prédominance du français sur
l'anglais dans une foule de situations, incluant la communication
publicitaire.
Tout la population s'est mise à faire preuve de vigilance : les
raisons sociales devaient se franciser et même les arguments évoquant la
globalisation ne soulevaient aucune sympathie. Pire, la moindre entorse
à la prédominance du français dans l'affichage ou à l'inclusion
d'instructions en français dans un emballage donnait lieu rapidement à
des dénonciations et les entreprises coupables étaient invitées à
s'excuser et à faire amende honorable. Le Québec fut le seul endroit au
monde où Benetton du adapter son slogan qui, de "United Colors of
Benetton", devint ici "Toutes couleurs unies ". Et des firmes japonaises
d'équipement audio-visuel durent apprendre à traduire par "avance
rapide" la touche "Fast Forward" de leur magnétoscope sous peine de
perdre de lucratifs contrats émanant de producteurs et de diffuseurs
d'ici.
Le visage de la publicité a bien changé depuis ce temps. Trente
années plus tard, la situation n'est plus la même. Radio-Canada, qui
jouait jadis un véritable rôle de chein de garde de la langue dans les
publicités, laisse aujourd'hui passer à peu près n'importe quoi, y
compris le mot "tatou[1]" en référence à "tatouage" dans
une publicité de Suzuki[2], ou le mot "Sponge Towels" pour
remplacer " essuie-tout" dans un autre message[3]. De son côté, l'Office de la
langue française du Québec a vu ses effectifs fondre comme neige au
soleil depuis quelques années et n'est même plus en mesure de traiter
toutes les plaintes qui lui sont acheminées. Ses inspecteurs, pendant un
temps au nombre de plusieurs dizaines, ne sont plus que quelques uns
face à une situation qui se détériore, pratiquement réduits à
l'impuissance devant la lourdeur de la tâche qui les déborde.
Au fil des années, la Charte de la langue française au Québec s'est
érodée, et les jugements de la Cour Supérieure du Canada dans diverses
causes la contestant, dont l'Arrêt Ford en 1988, ont réussi à la rendre
bien inoffensive dans ses prétentions les plus spectaculaires. Si Office
Depot avait dû jadis changer sa raison sociale pour Bureau en Gros en
emménageant au Québec, Home Depot est resté Home Depot, comme Future
Shop, Brick, Blockbuster Video, et autres Best Buy. Ce recul est passé
inaperçu dans un public de plus en plus indifférents et relativement
épuisé par des années de luttes bien inégales entre la législation
québécoise et la Cours Suprême de la fédération canadienne. Il n'a
cependant pas échappé aux communicateurs chevronnés des entreprises
nationales et multinationales qui, brimés pendant des années, ont
rapidement sauté sur l'occasion pour revenir à l'anglais. La Royal Bank
of Canada qui s'était francisée en devenant au Québec la Banque Royale
du Canada, a subtilement corrigé la situation en se transformant en
groupe RBC, Entreprises Bell Canada est devenue BCE (Bell Canada
Entreprises) tout comme la compagnie mère détenant Air Canada s'appelle
ACE Aviation Holding (Air Canada Entreprises).
Les publicités s'affichent de plus en plus en anglais, et même les
publicités en français peuvent facilement se décliner sur une
ritournelle entièrement en anglais, comme Diana Krall qui chante les
mérites de la Chrysler[4], ou encore de récentes
publicités pour Chevrolet, Saturn, Honda, et bien d'autres, construites
sur un texte se limitant souvent aux paroles anglophones d'une
chansonnette à la mode. Cela eut été totalement inconcevable il y à
peine vingt ans. Même si les concepteurs francophones d'alors étaient
fréquemment de fervents amateurs de rock anglophone (surtout
britannique), jamais il ne leur serait venu à l'idée d'intégrer cette
musique dans une production culturelle aussi sensible que la publicité!
On savait alors reconnaître le danger pour en avoir connu les méfaits !
L'affichage unilingue dans une autre langue que le français est
interdit au Québec. Pourtant, les détaillants de chaussures Yellow
n'hésitaient pas à afficher, pour la rentrée scolaire de 1999, des
panneaux où le seul texte se limitait à "Go !" avec, en signature,
"Yellow". Provocation ? Il est vrai que son principal concurrent n'avait
comme texte que sa signature sur ses panneaux : "Payless Shoe Store"...
c'est sans doute cette trouvaille créative de Yellow qui a inspiré le
slogan du parti[5] qui a gagné les dernières
élections municipales de Montréal en 2005 : "Go Montréal ! ". Rappelons,
pour l'anecdote, que Montréal se targue d'être la première ville
francophone d'Amérique.
Au fil des années, depuis environ 10 ans, la situation se dégrade
lentement, presque imperceptiblement. De message en message, on en
rajoute un peu plus et on repousse à chaque fois la limite tolérée par
le public. Cela se passe dans un contexte politique où le discours
identitaire s'est affaibli, et où les chiens de garde se sont endormis
avec l'âge. Et aussi dans un contexte sociale où les plus jeunes
générations, mal outillées et peu compétentes sur le plan linguistique,
ne peuvent se montrer très critiques d'un phénomène qui leur échappe.
Aussi, subtilement, on assiste à un lent déplacement des contrats
publicitaires jadis acquis au Québec vers des agences de Toronto ou
d'ailleurs dans l'anglophonie internationale qui, au nom de la
globalisation, visent le nivellement des cultures et la disparition des
régionalismes, voire même des nationalismes. On revoit désormais à la
télévision ces messages mal traduits et postsynchronisés sans trop de
soin, comme ceux qu'on déplorait tant en 1965.
Et les annonces imprimées sont des traductions, de plus en plus
fréquemment, et mauvaises, là aussi très souvent. Et les artistes de
l'Union des artistes travaillent moins qu'avant en publicité, et les
agences rencontrent des problèmes à maintenir leur volume d'affaires,
etc... Anyway.
(reprise d'un texte publié par l'auteur en 2008)
[1] Pour éviter toute confusion,
rappelons qu'un tatou est un mammifère sud-américain recouvert de
plaques cuirassées et pouvant atteindre 1 mètre. Ne pas confondre avec
Tattoo, mot anglais qu'on traduit en français par tatouage.
[2] Suzuki, Message télé "escalade"
pour VUS Grand Vitara, 2006-2007
[3] Dans ce dernier cas, le message
est plus pernicieux car il est dit par un enfant de 4-5 ans qui
"corrige" son éducatrice.
[4] Publicité de 2003.
[5] L'Union des citoyens et des
citoyennes de l'Île de Montréal, parti du maire Gérald Tremblay élu en
novembre 2005.